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Pergélisol: la cartographie obsolète complique l'estimation des coûts au Canada

Pergélisol: la cartographie obsolète complique l'estimation des coûts au Canada
Photo: La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — La fonte du pergélisol fragilise les routes, les aéroports et les autres infrastructures civils et militaires dans le Nord canadien. Les changements climatiques génèrent ainsi des coûts élevés, mais difficiles à estimer, faute de données à jour. Cette problématique a été soulevée lors d’un événement organisé mercredi à l’École de technologie supérieure (ÉTS) de Montréal, animé notamment par Steven Guilbeault.

Lorsque la route qui mène à une communauté s'affaisse, que la piste d'atterrissage d’un aéroport se fissure en raison du sol qui dégèle, qu’une tempête coupe l'électricité ou qu'un incendie de forêt bloque la seule route d'accès à une communauté, «ce sont les services essentiels, la sécurité des gens et l'économie qui écopent», mais aussi «la capacité de nos organisations, civiles et militaires», à faire leur travail, a lancé Éric Bosco, directeur général de l’Institut AdapT, lors du mot d’ouverture de la conférence intitulée «Résilience nordique et infrastructures: Innover face aux défis climatiques et de sécurité».

Le constat est d’autant plus inquiétant dans un contexte de tensions géopolitiques grandissantes, a-t-il ajouté.

«La sécurité, la souveraineté, l'approvisionnement, tout ça passe par des infrastructures qui doivent tenir le coup», a indiqué Éric Bosco.

Dans le nord du pays, certaines infrastructures, civiles et militaires, sont en effet de plus en plus mises à l’épreuve par les changements climatiques.

Parmi les inquiétudes, le dégel du pergélisol entraîne de l’érosion qui menace des infrastructures de la défense, a expliqué Élise Godin, directrice environnement et gestion durable au ministère de la Défense nationale.

«Quand ça fond, le sol s’écroule», a raconté Mme Godin, qui a expliqué qu’elle a «dû fermer un pipeline» qui fournissait de l’énergie à une installation militaire nordique «parce que ce qui soutenait ce pipeline-là, pendant deux kilomètres, avait fondu».

La fonte du pergélisol a notamment causé des affaissements, des fissures et des problèmes de drainage sur des pistes d’aéroports utilisées par les civils et les militaires à Iqaluit, Inuvik, Yellowknife et Kuujjuaq.

Seulement que pour l’aéroport international d’Iqaluit, 300 millions $ ont récemment été consacrés à mettre à jour les installations, notamment les pistes d’atterrissage fissurées et déformées par la fonte du pergélisol.

«Le Nord change très, très rapidement», a rappelé Pascale Roy-Léveillée, professeure au Département de géographie de l'Université Laval.

Dans les zones où il y a du pergélisol, le climat se réchauffe «de deux à quatre fois plus rapidement que la moyenne globale», a indiqué celle qui est titulaire de la Chaire de recherche en partenariat sur le pergélisol au Nunavik.

«On voit aussi, bien sûr, plus de feux de forêt, il y a des feux de toundra maintenant» et «les problèmes d'érosion», causés par les changements climatiques, entraînent «des événements hydrologiques extrêmes», a souligné Pascale Roy-Léveillée lors de l’événement organisé par l’Institut AdapT de l’ÉTS et le Centre d’excellence OTAN pour le changement climatique et la sécurité (CCASCOE).

Des coûts énormes et beaucoup d’incertitude

Il n’existe pas d’évaluation chiffrée des coûts des changements climatiques pour l’ensemble du Nord canadien, mais il existe plusieurs analyses, fragmentées par secteurs ou par régions.

Par exemple, l’Institut climatique du Canada estimait, dans un rapport publié en 2022, que sans mesures d’adaptation, «le coût total des dommages aux bâtiments dans tout le Nord pourrait atteindre les 30 à 38 millions de dollars par année au milieu du siècle et les 38 à 76 millions de dollars par année à la fin du siècle».

En ce qui a trait aux dommages que la fonte du pergélisol inflige aux routes goudronnées, le Yukon à lui seul devra débourser entre 73 et 85 millions $ annuellement pour les 20 prochaines années, selon les projections, ce qui représente entre 75 à 90 % du budget routier total actuel du territoire.

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Importance de connaître le territoire

L'évaluation des coûts des changements climatiques dans le Nord du Canada est une tâche complexe, et ce, pour plusieurs raisons.

L'une des difficultés réside dans les projections de la dégradation du pergélisol, qui demeurent très incertaines en raison du manque de données disponibles.

«La dernière carte canadienne sur les conditions de pergélisol et de la condition géologique date de 1995 et c'est avec ça qu'on travaille», a déploré la professeure Roy-Léveillée.

«En ce moment, on manque d'informations, et ça se voit dans la façon dont le Canada est représenté dans les études circumpolaires», c’est-à-dire dans les travaux scientifiques consacrés aux régions près du pôle Nord.

Dans les cartes de certains de ces travaux, a expliqué la professeure, «il y a des trous, il y a des communautés qui ne sont pas à la bonne place ou alors qui sont absentes complètement».

Comme la cartographie du pergélisol est incomplète, on ignore jusqu’à quel point certains villages et certaines infrastructures sont vulnérables.

«Il faut que l'on comprenne où sont les aléas, où sont les infrastructures pour pouvoir évaluer les vulnérabilités et les risques et ensuite faire un plan d'intervention en cas de désastre» climatique, a expliqué la professeure en géographie, qui étudie depuis plus de 20 ans les impacts du dégel du pergélisol.

Elle est d’avis «qu’on a besoin d’un leadership national» pour «faire une mise à jour» de la cartographie du pergélisol et que «la défense pourrait jouer ce rôle».

Au cours de la journée de discussion et d’ateliers organisés à l’ÉTS, il a aussi été question de la façon dont les ingénieurs et les entreprises de construction devront trouver des solutions pour adapter leurs pratiques afin de construire des infrastructures résilientes.

Le nouveau Code national du bâtiment canadien «inclut des mesures qui touchent les changements climatiques et la résilience, mais des fois, ça ne va pas assez loin» et ces nouvelles mesures ne tiennent pas suffisamment compte de l’ampleur des changements climatiques, a souligné Élise Godin.

«Avec un pergélisol qui est en évolution, on essaie de trouver une solution parfaite, mais c’est impossible. On fait du mieux qu'on peut et avec l'information qu'on a», a-t-elle ajouté.

Plusieurs participants ont souligné l’importance de travailler de concert avec les peuples autochtones pour trouver des solutions aux conséquences de la fonte du pergélisol et aux autres aléas climatiques qui endommagent les routes, les pistes d'atterrissage et les habitations.

Mais, comme l’a souligné l’ancien ministre Steven Guilbeault, modérateur de l’une des discussions en matinée, «on ne peut pas espérer continuellement s'adapter si on ne s'attaque pas au problème à la source», qui est la combustion de combustibles fossiles.

Éviter d’affronter l’origine du problème, «c’est comme un chien qui court après sa queue», a illustré l’ex-ministre en ajoutant qu’il avait quitté son siège au cabinet «précisément pour cette raison-là».

Stéphane Blais, La Presse Canadienne